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Arts, cultures et colonies

Propos sur le colloque "art contemporain et sociétés post-coloniales"

Extrait d'un Entretien avec Valérie Morignat. Propos recueillis par Karine Claeren, journaliste, enrichis et annotés par Valérie Morignat.
15 avril 2006, Café Beaubourg, Paris.

 

 

 

Karine Claeren : Valérie Morignat, vous avez organisé récemment le colloque "Art contemporain et sociétés post-coloniales", que pensez vous de l’affirmation de Marc Jimenez durant le colloque — « L’art en afrique doit se construire en lieu et place » ?

 

Valérie Morignat : « Quand Marc dit ça il répond à une part importante de la problématique que nous avons posée lors du colloque. Effectivement, on doit commencer par valoriser au niveau local toute une politique qui n’existe que trop peu, voire pas du tout dans beaucoup de régions disloquées par l’entreprise coloniale. Je crois beaucoup à l’émergence locale de fortes politiques artistiques, à condition qu'elles ne soient plus en relation de subordination, mais d’équivalence absolue avec les partenaires et les institutions extérieurs.

Une chose est sûre on ne peut absolument plus continuer à  fonctionner comme on l’a longtemps fait en Afrique en Océanie ; à savoir maintenir un état de dépendance avec des commissaires d’exposition ou des institutions extérieurs qui vont venir « ponctionner » un certain nombre d’œuvres (que certains appellent encore "objets") pour les inscrire dans le droit fil d’un discours conçu selon des grilles d’évaluation occidentales, servant une histoire de l’art occidentale ou tout simplement les fantasmes exotiques de la vieille Europe.

Marc Jimenez a raison d’affirmer que « l’art en Afrique doit se construire en lieu et place ». Même si cette position est apparue à certains participants du colloque comme équivoque, je la trouve particulièrement claire et appropriée au contraire. Cette remarque a été perçue comme une approche restrictive qui préconiserait de cantonner l'art africain aux frontières géo-culturelles de l'Afrique. Or ce n'est pas du tout ce que Marc a voulu exprimer. Construire l'art "en lieu et place" signifie décoloniser l'espace culturel en se réapproriant localement ses instruments et en les débarrassant de toute relation de subordination à une puissance extérieure. Il ne faut pas oublier en effet, comme le rappelle Frantz Fanon, que « le colon fait l’Histoire et sait qu’il la fait » 1, il est donc essentiel que le colonisé écrive l'histoire de la décolonisation culturelle afin de forger l'Histoire de sa propre culture.

Le commissaire d’exposition qui va sélectionner des œuvres d’artistes du Pacifique ou d’Afrique, en vue de les exposer dans une capitale européenne, le fait en se référant à peu près constamment à « l’Histoire de l’art » comme à une métropole culturelle dont dépendraient l’esthétique et la "reconnaissance" de la création contemporaine des pays du Sud. L’Histoire à laquelle contribue le commissaire extérieur n’est donc jamais celle du pays dont il présente les artistes, mais, qu'il le veuille ou non, celle de la métropole, garante de valeurs souverraines.

Pour parler avec Fanon, il nous faut sortir de ce « monde de statues » qui est précisément celui où l’on transforme la complexité d'une culture vivante et changeante en un « objet traditionnel » figé, momifié sur les stèles des Musées d’Europe. Ecrivons une Histoire de l’art pluraliste : affirmons l'existence d'Histoires des arts et des cultures sans vainqueurs ni vaincus, aucune ne se prévalant d’un ascendant sur l’autre.

Dans ce contexte, l'une des questions que je me pose souvent est la suivante : comment défaire le monopole des métropoles en matière de discours et de sélections artistiques quand le marché de l'art dicte sa politique depuis New-York, Londres ou Paris ? Je suis convaincue que l'Histoire de la diversité culturelle commencera indéniablement avec celle de la décolonisation des imaginaires et une telle entreprise implique une réflexion critique importante qui doit débuter au sein même des aires post-coloniales.

Il est temps de mettre fin à cette dépendance aux prescripteurs occidentaux qui représentent, comme l’a rappelé Raymonde Moulin lors du colloque, un groupe restreint de personnes définissant les tendances du marché, faisant tourner les mêmes expositions plus ou moins dans les mêmes mégapoles.
Il faut absolument sortir de cette boucle et je crois, qu'effectivement, il est essentiel de développer des politiques artistiques locales au sein des pays du Sud afin de favoriser d’autres formes d’exposition, d’autres formes de circulation et de promotion des oeuvres, afin de se réapproprier le discours sur les œuvres et les cultures à un niveau local. Il faut pour cela commencer par prendre pleinement conscience de la politique de simplification culturelle dont a usé l'entreprise coloniale. Il faut brider ce qu'Edgar Morin appelle la "barbarie occidentale" en démontant ses constructions et en nous débarassant de ses fantasmes de suprématie : brisons la statue imaginaire du "bon sauvage" et de ses "objets traditionnels" qui empêcheront toujours de voir la réalité de l'être dans sa diversité et la culture dans sa complexité.

 

Finalement, la formule de Jimenez « l’art en Afrique doit se construire en lieu et place » n’est qu’une autre manière de dire ce que Fanon affirmait en 1959 :

« Si la culture est la manifestation de la conscience nationale, je n’hésiterai pas à dire, dans le cas qui nous occupe, que la conscience nationale est la forme la plus élaborée de la culture […] Loin de s’éloigner des autres nations, c ’est la libération nationale qui rend la nation présente sur la scène de l’histoire. C’est au cœur de la conscience nationale que s’élève et se vivifie la conscience internationale.  Et cette double émergence n’est, en définitive, que le foyer de toute culture ». 2

 

Outre la nécessité pour les peuples de gagner leur autonomie comme nations à part entière, réalisées dans l'épanouissement de leurs valeurs spécifiques, il importe – précisément à travers l’affirmation de ses spécificités culturelles comme don fait aux autres nations – de travailler de manière "rhizomatique", autrement dit de faire de ses racines un réseau de ramifications qui intègre l'autre par métissage.
Ce réseau ne devra pas avoir de centre précis mais fonctionner de manière étoilée, avec des partenaires équitablement impliqués formant ensemble une constellation.

Pour faire de la conscience culturelle une conscience nationale, et inversement de la conscience nationale une conscience culturelle, pour faire don de ses propres valeurs, favorisons l’émergence, l’émulation et la circulation des œuvres dans la localité. Car évidemment, pour s’inscrire de manière intelligente dans une globalité, il faut que la localité soit consciente de ce qu’elle produit et que ses produits soient le reflet de ce à quoi elle aspire […].

 

Valérie Morignat, avril 2006.
Propos recueillis par Karine Claeren, enrichis et annotés par Valérie Morignat.

 

notes -

1- Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris, La découverte, 2002, p. 53.
2- ibid, 234.