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HYPERVIVANTS, publication 2009

 

Hypervivants

par Valérie Morignat, in Adolescence, "Avatars et mondes virtuels", n°69, sous la direction de Serge Tisseron, Presses Universitaires de France, L'esprit du Temps, 2009.

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EXTRAIT DE LA PAGE 4

 

“Second Life. Your World. Your Imagination” est l’ancrage linguistique du monde virtuel fondé par la société californienne LindenLab en 2003.

La rhétorique publicitaire promet ici l’extase d’une seconde vie arrachée à toutes contraintes. Si l’érotisme du message est subtilement dosé — celui d’une double vie — Second Life devient aussi le véhicule de l’immortalité. Seconde vie à l’horizon de la finitude du réel, elle est la vie qui se dédouble, qui se démultiplie dans la surabondance des images du vivant, une hypervie en laquelle s’accumulent désirs et illusions de la toute-puissance. La seconde vie, par sa consonance inactuelle (seconde), s’offre comme échappatoire à l’actuelle, comme son issue. Cependant, le virtuel — virtus, virtualis, force, puissance cachée — n’est pas l’inactuel. Son mode opératoire, posant le sujet de l’action comme opérateur de l’actualisation des données, voire de leur génération, remet entre ses mains les clefs du Paradis. La Terre Promise par LindenLab s’annonce comme surface érotisée où la double vie s’extasie à profusion dans la transparence la plus absolue.

Comme son logotype vert printemps où l’iris en forme de vague d’un œil cyclopéen se déploie pour former une main généreusement ouverte, Second Life excite le voyeurisme d’une vision haptique qui participe d’une économie visuelle libidinale. Your World. La rhétorique de l’extase, sexuelle et mystique, se charge du fantasme de possession ; d’appropriation de la puissance. Elle transmue habilement le sentiment d’oppression, bien réel, celui du travail, des normes sociales, des obligations justifiées par l’ordre établi du rendement, en l’illusion de sa suppression dans un monde idéal. Teintant ainsi l’ensemble du réel de l’image d’une réalité répressive et faisant de l’ensemble du virtuel le dernier et premier espace pour une conquête des libertés. L’ambiguité, magique, de la formule, où l’utopie rencontre l’idéologie, caresse alors en l’internaute un vague fantasme de suprématie qui s’impose comme horizon d’attente ultime et intimement comblé : [this is] “Your World”. [This world is made by]”Your Imagination”.

L’économie des actions dans les mondes virtuels véhicule ces fantasmes démiurgiques au sein desquels le sujet fait l’épreuve de sa toute puissance sur l’objet de son corps virtuel (ou de celui des autres dans le cadre d’un jeu de combat) mais encore sur l’environnement tout entier. Elle propulse les individus dans une logique de capitalisation des signes de la vie réelle érigés en signaux de communication interpersonnels, donc en modules relationnels indispensables à la jouissance de l’immersion virtuelle. Dans ce régime sémiotique se dresse alors la réprésentation protéiforme d’une hypervie qui excéderait en puissance, et en satisfaction non répressive des désirs, l’horizon de la vie première. L’accumulation des signes du vivant (force vitale, armes et kits de survie, nourriture, organes sexuels, cheveux dynamiques, éventail de voix et d’intonations, etc) corporalise la conscience du sujet en quête d’une épiphanie de sa singularité dans le monde virtuel.

Mais l’élaboration de soi rencontre-t-elle son accomplissement dans cette capitalisation informationnelle des signes de la vie naturelle ? Ou n’est-elle que la répétition aliénante, sans œuvre, de la substitution d’une image de soi par la foule des suivantes ?"

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